INTERVIEW | Regards croisés
Être notaire en 2026, c’est exercer un métier qui s’est profondément transformé en une génération. D’abord avec la féminisation de la profession : quand les femmes représentaient moins de 13,5% des notaires en 1998, elles occupent près de la moitié des postes aujourd’hui selon les chiffres du Conseil supérieur du notariat – Notaires de France. Le rapport aux attentes des clients, ensuite, qui manifestent un besoin croissant de réactivité, de pédagogie, d’accompagnement face à des situations familiales toujours plus complexes.
Pour illustrer cette évolution, nous avons souhaité donner la parole à deux de nos notaires salariées, Ségolène Bahurel (Estuaire Ile de Nantes) et Cloé Blotière (Estuaire Cancale) qui partagent avec nous leur vision du métier.
Le déclic : comment devient-on spécialiste du droit de la famille ?
Ségolène, tu as rejoint Estuaire en 2006 après un parcours universitaire à Paris II Assas et à la Sorbonne. Qu’est-ce qui t’a menée vers le notariat, et vers le droit de la famille en particulier ?
SB. D’abord animée par le désir de devenir juge des enfants, j’ai découvert le notariat au cours de mes études de droit, donnant naissance à une longue passion pour le droit de la famille.
Cloé, ton parcours est différent mais tu partages cette spécialisation. Est-elle venue tout aussi naturellement ?
CB. Oui, même si rien n’était totalement planifié. Très vite, j’ai travaillé sur des dossiers de droit de la famille et cette pratique s’est imposée comme une évidence. Pendant mes études déjà, les régimes matrimoniaux et les successions étaient les matières qui m’attiraient le plus, parce qu’elles allient technicité juridique et dimension humaine.
Grande étude urbaine ou office littoral de taille intermédiaire : deux réalités complémentaires
Cloé, tu exerces dans une étude historique de la commune de Cancale. Est-ce un choix de vie, un choix professionnel… ou un peu des deux ?
CB. Les deux. Je suis très attachée à ma région et je souhaitais y exercer. Mais c’est aussi un véritable choix professionnel : travailler dans une étude notariale d’une dizaine de collaborateurs permet une grande proximité avec les clients et une vraie cohésion d’équipe. Et grâce au groupe Estuaire Notaires, nous bénéficions également des compétences et des ressources d’une structure plus importante. Cet équilibre est particulièrement appréciable.
Ségolène, tu exerces quant à toi dans une étude beaucoup plus importante, au cœur de Nantes. Comment vis-tu cette dimension « groupe » ?
SB. Chaque étude du groupe possède sa propre identité : sa clientèle, son territoire, son fonctionnement. La richesse du groupe, c’est justement de pouvoir s’appuyer sur ces différences pour en tirer le meilleur. Cette diversité est une vraie force au quotidien.
Le droit de la famille : un métier profondément humain
Vous accompagnez les familles dans des moments de vie souvent chargés d’émotion : mariage, PACS, accueil d’un enfant, successions, séparations, donations… Comment trouvez-vous la juste place ?
SB. Notre métier touche à l’intime. Il faut se mettre au service de situations familiales parfois très complexes, avec beaucoup d’écoute, d’empathie et d’humilité. C’est un domaine exigeant mais extrêmement enrichissant humainement.
CB. Je partage complètement cette vision. Nous sommes présents aussi bien dans les moments heureux que dans les périodes plus difficiles. L’écoute est essentielle, mais il faut également savoir garder le recul nécessaire pour apporter un conseil objectif et serein. C’est cet équilibre qui permet d’accompagner efficacement les familles.
Expliquer le droit simplement
Justement, cette qualité d’écoute passe aussi par la pédagogie. Vous avez toutes deux enseigné (à l’université de Rennes pour Cloé, à l’ICES pour Ségolène) et évoquez souvent l’importance de rendre le droit accessible. Comment cela se traduit-il en rendez-vous ?
CB. Je demande toujours aux clients de commencer par m’expliquer leur projet avec leurs propres mots. Ensuite, c’est à moi de traduire juridiquement leur besoin. Lorsque j’explique les solutions possibles, j’évite autant que possible le jargon juridique et je m’appuie sur des exemples concrets, voire quelques schémas. Pour moi, un rendez-vous est réussi lorsque le client repart en comprenant parfaitement les conséquences des choix qu’il s’apprête à faire.
Les dossiers qui façonnent une manière d’exercer
L’expérience de terrain est souvent la meilleure des écoles. Y a-t-il une leçon que votre pratique vous a particulièrement transmise ?
CB. Beaucoup de situations rappellent l’importance d’anticiper. La vie réserve des imprévus et organiser les choses suffisamment tôt permet souvent d’éviter des difficultés pour soi-même et pour ses proches. C’est aussi l’une des missions essentielles du notaire : aider chacun à préparer l’avenir avec sérénité.
SB. Je rejoins cette idée. Les dossiers m’ont appris à trouver le bon équilibre entre l’empathie et le recul. Nous sommes forcément touchés par les situations que vivent nos clients, mais notre responsabilité est de conserver la distance nécessaire pour leur apporter les solutions juridiques les plus adaptées.
Être une femme notaire aujourd’hui
La profession s’est profondément féminisée en vingt-cinq ans. Ressentez-vous cette évolution dans votre quotidien ?
CB. Au-delà de la féminisation, c’est surtout l’arrivée des nouvelles générations qui a fait évoluer la profession. Les échanges sont plus spontanés, les relations entre confrères plus simples et l’image du notariat est devenue plus accessible. Cette évolution est bénéfique aussi bien pour les professionnels que pour les clients.
SB. C’est vrai, finalement « qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ». Personnellement, le fait d’être une femme n’a jamais constitué une difficulté dans l’exercice de mon métier.
Exercer en tant que notaire salarié
Cloé, le statut de notaire salarié est aujourd’hui de plus en plus choisi. Comment le vis-tu ?
CB. Très bien. Aujourd’hui, ce statut correspond pleinement à mes attentes. Il me permet d’exercer mon métier avec autonomie, tout en bénéficiant d’un cadre de travail qui favorise un bon équilibre. J’apprécie la confiance qui m’est accordée et je m’épanouis pleinement dans cette organisation.
Ségolène, tu exerces dans le même groupe depuis près de vingt ans. Qu’est-ce qui t’a convaincue de construire ton parcours sous ce statut ?
SB. Je suis arrivée chez Estuaire Notaires comme notaire stagiaire et j’y ai évolué au fil des années. En parallèle, j’ai toujours souhaité fonder une famille nombreuse (quatre filles et un mari, c’est déjà un beau challenge !) et le statut de notaire salarié m’a permis de concilier cette ambition personnelle avec une carrière professionnelle que j’aime profondément.
Des clients aux attentes qui évoluent
Votre métier a-t-il changé avec l’évolution des attentes des clients ?
SB. Les situations familiales sont aujourd’hui plus complexes qu’autrefois. Les clients sont parfois plus isolés, les séparations plus conflictuelles, et cela demande une expertise juridique toujours plus pointue, mais aussi beaucoup d’écoute et parfois de médiation.
CB. Je constate également une évolution dans la manière de communiquer. Les clients souhaitent être régulièrement informés de l’avancement de leur dossier, parfois simplement être rassurés sur le fait qu’il est bien suivi. C’est une attente légitime, à laquelle nous devons répondre tout en expliquant que certaines procédures nécessitent du temps et de nombreuses vérifications.
Ce que l’on connaît mal du métier de notaire
Qu’aimeriez-vous que le grand public comprenne mieux de votre profession ?
CB. Beaucoup imaginent que notre travail consiste essentiellement à rédiger des actes. En réalité, cette rédaction n’est que l’aboutissement d’un travail beaucoup plus vaste : analyser, vérifier, sécuriser, anticiper et conseiller. C’est toute cette préparation qui garantit la sécurité juridique des projets de nos clients.
SB. J’ajouterais que nous recevons chaque jour un très grand nombre de sollicitations qui nécessitent souvent une véritable analyse juridique avant de pouvoir apporter une réponse fiable. Nous aimerions parfois répondre plus vite, mais notre priorité reste de donner un conseil juste et sécurisé.
Un conseil à une future consœur ?
Si une étudiante en droit hésitait aujourd’hui à se lancer dans le notariat, que lui diriez-vous?
SB. C’est un très beau métier, profondément humain, mais aussi très exigeant. Si tu es passionnée, rigoureuse et que tu aimes le contact avec les gens, alors n’hésite pas : fonce !
CB. Je lui dirais la même chose. Le notariat permet d’exercer un droit très vivant, au contact des personnes, dans des situations toujours différentes. Nous accompagnons les familles dans les moments les plus importants de leur vie. C’est une profession exigeante, mais incroyablement riche et utile.